FOCUS Anya Tsar, la parole des victimes se libère

"Briser le silence, guérir ensemble" de l'auteure et coach certifiée Anya Tsai

1. Anya Tsai, après L’Or de nos cicatrices, vous revenez avec un livre centré sur la puissance du collectif. Qu’est-ce qui vous a amenée à faire ce pas supplémentaire ?

L’Or de nos cicatrices explorait déjà les chemins de transformation après les violences. Mais depuis la création de l’association Les Résilientes et les centaines de groupes de parole que j’ai animés, j’ai vu, au cœur des cercles de parole, quelque chose que l’on sous-estime encore : nous ne guérissons pas seuls de ce qui a été brisé dans le lien.

Le traumatisme isole. Il enferme dans la honte, la culpabilité et l’impression d’être seul au monde à ressentir ce que l’on ressent. Lorsque cette expérience peut enfin être déposée dans un espace sûr, entendue sans jugement et reconnue par d’autres, quelque chose commence à se réparer.

J’ai aussi voulu approfondir ce qui rend la parole possible ou impossible selon les familles, les cultures et les systèmes d’appartenance. Parler peut signifier risquer de perdre sa place, ses liens ou sa communauté. La guérison ne concerne donc pas seulement l’individu : elle engage également les relations et le monde autour de lui.

2. Le titre Briser le silence est fort. Pourquoi le silence est-il si central dans le traumatisme des violences sexuelles ?

Parce que le silence n’est pas seulement une absence de mots. Il est souvent une stratégie de survie.

Une personne peut se taire parce qu’elle a peur de ne pas être crue, de détruire sa famille, d’être rejetée par sa communauté ou rendue responsable de ce qu’elle a subi. Elle peut aussi ne pas disposer encore des mots nécessaires pour comprendre ce qui lui est arrivé. Le traumatisme fragmente la mémoire, brouille les perceptions et coupe parfois la personne de son propre corps.

C’est pourquoi nous devons cesser de demander : « Pourquoi n’a-t-elle pas parlé plus tôt ? » C’est la mauvaise question. La véritable question est : « Qu’est-ce qui a rendu la parole impossible jusque-là ? »

Briser le silence ne consiste pas à obliger quelqu’un à parler. Il s’agit de créer les conditions de sécurité, de confiance et de reconnaissance qui permettront à cette parole d’exister lorsqu’elle sera prête.

3. Vous avez fait le choix d’inclure des voix masculines dans cet ouvrage. C’est encore rare. Pourquoi était-ce indispensable pour vous ?

Parce que les violences sexuelles n’ont pas de genre, même si elles s’inscrivent dans des réalités sociales et historiques profondément genrées.

Les hommes victimes sont confrontés à des obstacles spécifiques : l’injonction à être forts, à se défendre, à ne pas montrer leur vulnérabilité, mais aussi la peur que leur masculinité ou leur orientation sexuelle soient remises en question. Certains restent enfermés pendant des décennies dans un silence presque total.

Inclure leurs voix ne diminue en rien la réalité massive des violences faites aux femmes. Cela permet au contraire de mieux comprendre les mécanismes communs du traumatisme, tout en reconnaissant la manière particulière dont les normes sociales enferment chacun et chacune.

Il était essentiel pour moi de ne pas reproduire une nouvelle invisibilisation. La guérison collective suppose que toutes les personnes concernées puissent retrouver une place, une dignité et une parole.

4. Le livre s’articule autour de quatre étapes fondamentales. Peut-on guérir d’un traumatisme en suivant un « chemin » ?

Ces quatre étapes ne constituent ni une recette ni un parcours linéaire. La guérison ne se déroule pas dans un ordre parfait. Elle ressemble davantage à une spirale : nous avançons, nous revenons parfois sur une blessure, mais nous ne la rencontrons plus tout à fait depuis le même endroit.

Ces étapes offrent une carte pour comprendre ce que le traumatisme a produit, reconnaître les deuils invisibles du trauma, sortir progressivement de la honte et de la culpabilité, reconnaître les mécanismes de survie et s’en libérer, reconstruire une sécurité intérieure et retrouver la puissance du lien.

Guérir ne signifie pas oublier, effacer le passé ou redevenir la personne que l’on était avant. Cela signifie ne plus vivre entièrement sous la loi du traumatisme. Pouvoir choisir à nouveau, poser ses limites, habiter son corps, entrer en relation et retrouver sa capacité d’aimer, de créer et de se projeter.

Le chemin existe, mais chacun doit pouvoir l’emprunter à son rythme et selon sa propre histoire.

5. Vous parlez de « sécurité intérieure ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour quelqu’un qui a vécu des violences ?

Après un traumatisme, le danger peut continuer à vivre à l’intérieur du corps bien après la fin des faits. La personne peut demeurer en hypervigilance, se couper de ses sensations, se figer, sursauter, avoir du mal à faire confiance ou à savoir où se trouvent ses propres limites.

Reconstruire une sécurité intérieure, c’est permettre au corps et au système nerveux de reconnaître progressivement que le danger n’est plus constamment présent. C’est pouvoir ressentir une émotion sans être entièrement submergé, dire non sans craindre de perdre l’autre, se reposer sans rester sur ses gardes et différencier une menace réelle d’une mémoire traumatique qui se réactive.

Cette sécurité ne se construit pas uniquement par la pensée. Elle se construit dans le corps, dans des relations fiables, dans la prévisibilité, dans le respect du consentement et dans la possibilité de retrouver du choix là où la violence l’avait supprimé.

6. Les cercles de parole sont au cœur de votre pratique. En quoi sont-ils différents d’une thérapie individuelle ?

Les cercles de parole ne remplacent pas une thérapie individuelle. Ils offrent une autre dimension de la réparation, et amplifient le travail individuel.

La thérapie permet un accompagnement personnalisé et un travail approfondi dans une relation à deux. Le cercle agit directement sur l’isolement, la honte et le sentiment d’anormalité. Entendre une autre personne mettre des mots sur une expérience ou une sensation que l’on croyait incompréhensible peut produire un bouleversement profond : « Je ne suis pas seul. Je ne suis pas folle. Quelqu’un comprend. »

Dans un cercle suffisamment sûr, encadré et respectueux du rythme de chacun, la personne n’est plus seulement regardée à travers ce qu’elle a subi. Elle peut être témoin du chemin des autres, offrir sa présence et retrouver une capacité d’agir.

Puisque la plupart des blessures ont été infligées dans la relation, la guérison a également besoin de relations qui ne violentent pas, ne jugent pas et ne confisquent pas la parole.

7. Le concept de « voyage du héros » est habituellement associé aux grandes épopées. Vous l’appliquez ici à des survivant·es de traumatismes. Qu’est-ce que cela dit de votre vision de ces personnes ?

Je ne souhaite ni romantiser le traumatisme ni faire de la souffrance une condition de l’héroïsme. Personne ne devrait avoir à subir des violences pour devenir plus fort.

Mais les survivantes et les survivants accomplissent souvent une traversée immense, largement invisible aux yeux du monde. Ils affrontent la peur, la honte, la perte de repères, les deuils invisibles et parfois la remise en question de toute leur identité. Ils doivent retrouver le chemin de leur corps, de leur parole et de leur propre existence.

Les considérer à travers le voyage du héros, c’est cesser de les réduire à des êtres brisés ou à ce qui leur a été infligé. C’est reconnaître leur capacité à traverser, à transformer et parfois à transmettre.

Le véritable héroïsme ne réside pas dans le fait de ne jamais tomber. Il réside aussi dans le courage de demander de l’aide, de sortir de l’isolement et de revenir peu à peu vers la vie.

8. Votre association Les Résilientes est née en 2018, à une époque marquée par #MeToo. En quoi ce contexte a-t-il façonné votre approche ?

#MeToo a constitué une rupture historique. Des millions de femmes ont compris qu’elles n’étaient ni seules ni responsables. Mais cette libération massive de la parole a aussi révélé une question essentielle : que se passe-t-il après avoir parlé ?

Une parole peut être accueillie, mais elle peut aussi provoquer l’incrédulité, le rejet, des ruptures familiales ou une profonde déstabilisation intérieure. Parler est une première étape ; ce n’est pas la fin du chemin.

Les Résilientes est née de cette nécessité : créer des espaces capables de recevoir non seulement les mots, mais aussi tout ce qui vient après : les mécanismes de survie, la honte, la colère, les deuils, la reconstruction des limites et de la confiance.

#MeToo a également montré que toutes les femmes ne disposent pas de la même sécurité pour parler. Les dépendances économiques, les parcours migratoires, les loyautés familiales et culturelles ou la peur d’être exclue de sa communauté peuvent rendre la parole particulièrement dangereuse. Mon approche s’est construite à l’intersection de toutes ces réalités.

9. Ce livre s’adresse aussi aux proches et aux professionnels de santé. Que voulez-vous leur transmettre en particulier ?

Je voudrais leur transmettre que la manière dont une parole est accueillie peut soit approfondir la blessure, soit devenir le commencement d’une réparation.

Accueillir ne signifie pas interroger, chercher immédiatement des preuves ou décider à la place de la personne. Cela signifie croire sans exiger un récit parfaitement cohérent, respecter son rythme, lui rendre du choix et ne pas projeter sur elle sa propre colère ou son besoin d’agir.

J’aimerais aussi que les professionnels puissent regarder certains comportements non comme des dysfonctionnements absurdes ou incohérents, mais comme des réponses de survie qui ont eu une fonction protectrice. La dissociation, le figement, l’hypervigilance ou la difficulté à poser des limites ne sont pas des faiblesses morales.

Enfin, il est indispensable de tenir compte de la culture, de la famille et des systèmes d’appartenance. Une personne ne parle jamais dans le vide : elle parle depuis un monde relationnel dont elle peut craindre d’être exclue.

10. Qu’est-ce que vous souhaitez que les lecteurs emportent avec eux après avoir refermé ce livre ?

J’aimerais qu’ils referment ce livre avec une certitude : ils ne sont pas brisés.

Les mécanismes qu’ils ont développés ont souvent été des réponses profondément intelligentes à des situations qui ne l’étaient pas. Ces mécanismes les ont protégés, mais ils ne sont pas condamnés à y rester enfermés toute leur vie.

J’aimerais aussi qu’ils comprennent qu’ils n’ont pas à porter seuls ce qui n’aurait jamais dû être porté par un seul corps. Il existe des liens qui n’emprisonnent pas, des paroles qui ne jugent pas et des espaces où la dignité peut être restaurée.

Guérir ne signifie pas nier la blessure. C’est retrouver progressivement sa voix, ses limites, sa liberté et sa puissance de vie. Briser le silence n’est pas seulement raconter ce qui s’est passé : c’est reprendre sa place parmi les vivants.